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JOURNAL · 日記 · NIKKI · PHILOSOPHIE

Les trois maitres du tenkara : Sebata, Ishigaki, Sakakibara

Trois maitres, trois philosophies, trois ecoles. Yuzo Sebata l'aventurier, Hisao Ishigaki le pedagogue, Masami Sakakibara le caster genial. Ce que chacun a a nous transmettre.

Trois noms reviennent quand on parle de tenkara moderne : Yuzo Sebata, l’aventurier ascete qui a sauve le mot du silence ; Hisao Ishigaki, le scientifique pedagogue qui l’a fait connaitre au monde ; Masami Sakakibara, le caster genial qui a porte la technique a son sommet. Trois maitres, trois ecoles, trois philosophies. Voici pourquoi vous devez les connaitre — et ce que chacun a a vous enseigner, meme depuis le Quebec.

1. Yuzo Sebata — le sauveur du mot

Avant Sebata, le mot “tenkara” etait pratiquement disparu. La technique survivait par-ci par-la, dans des vallees reculees, transmise de pere en fils chez quelques pecheurs traditionnels. Mais le mot lui-meme, et la conscience qu’il existait une tradition japonaise distincte de peche a la mouche, etait sur le point de s’eteindre.

Yuzo Sebata, ne dans les annees 1940 dans le nord du Japon, a passe sa vie a remonter les rivieres des Alpes japonaises avec une canne de bambou et une volonte de fer. C’est lui qui, dans les annees 1980, a fait solidifier l’usage du terme “tenkara” dans le magazine japonais Tsuribito (Fisherman) — le geste qui a sauve le nom de l’oubli.

Sa philosophie : genryu tenkara

Sebata est le pere fondateur du genryu tenkara — la peche aux sources. Pas dans le sens metaphysique, mais geographique : il utilise la riviere comme “ligne de moindre resistance” pour penetrer dans les zones de tete de bassin les plus reculees, la ou les poissons ne peuvent plus monter. Bivouac sur les berges, cueillette de champignons et plantes sauvages (sansai), cuisson sur feu de bois, peche au lever du jour. C’est un mode de vie autant qu’une technique.

Ses kebari sont legendaires : montes a la main, sans etau, avec du fil de bas nylon et du ruban d’electricien. Pas de fioritures, pas de doctrine. Ce qui marche, marche.

Ce que vous pouvez apprendre de Sebata

  • L’aventure prime sur la prise. Le poisson est une excuse pour aller dans des endroits ou personne ne va.
  • L’autonomie absolue. Cuisinez votre propre repas. Tissez vos propres mouches. Reparez votre canne avec ce que vous avez.
  • Le respect des anciens metiers de la montagne : les Kijishi (forestiers), les Matagi (chasseurs d’hiver), les Shokuryoshi (pecheurs professionnels). Le tenkara appartient a cette famille de savoirs traditionnels.

Sebata est aussi venu aux Etats-Unis en 1990 pour une serie videos “Yellowstone Kebari Master” produite par Toshiba EMI. Cette visite, longtemps oubliee, a plante des graines dans l’esprit de quelques pecheurs americains — bien avant l’arrivee officielle du tenkara en 2009.

2. Hisao Ishigaki — le pedagogue scientifique

Si Sebata est l’ame, Ishigaki est le visage du tenkara moderne. Docteur en sciences (un veritable PhD), professeur d’universite, concepteur de cannes pour Daiwa, ambassadeur mondial du tenkara — Hisao Ishigaki est celui qui a porte le tenkara au reste du monde.

Quand Daniel Galhardo fonde Tenkara USA en 2009, c’est Ishigaki qui devient son mentor. Ishigaki a co-anime le premier Tenkara Summit au Montana en 2011. Il apparait dans des emissions television, des magazines, des conferences. “Si le tenkara a une celebrite,” ecrit le pecheur americain John Vetterli, “c’est le Dr Ishigaki.”

Sa philosophie : la methode “une seule mouche”

Ishigaki est devenu mondialement connu pour sa methode du “one fly” — un seul motif de kebari pour tout, toute la saison, toutes les conditions. Mais attention : c’est sa methode personnelle, pas une doctrine universelle. Ishigaki lui-meme l’a clarifie : la majorite des pecheurs tenkara au Japon utilisent plusieurs patterns. Le one fly est “un defi personnel ajoute pour rendre la peche plus interessante”.

Cette nuance est importante. Le mythe occidental du “tenkara puriste = un seul kebari” vient d’une lecture trop litterale du discours d’Ishigaki. La realite japonaise est beaucoup plus diverse.

Ce que vous pouvez apprendre d’Ishigaki

  • La rigueur pedagogique. Ishigaki decompose chaque geste, chaque concept. Ses videos sur YouTube (cherchez “Ishigaki tenkara”) sont des cours magistraux gratuits.
  • La discipline du “un seul kebari par sortie”. Pas comme dogme, mais comme exercice. Vous obligez votre attention sur la presentation et le placement, plutot que sur le choix de mouche.
  • L’humilite scientifique. Ishigaki ne pretend pas qu’il faut faire comme lui. Il propose, il documente, il laisse choisir.

Si vous voulez UN seul livre pour comprendre le tenkara japonais moderne : Level Line Tenkara par Dr. Hisao Ishigaki. C’est tout ce qu’il faut.

3. Masami Sakakibara — “Tenkara no-Oni”, le demon du tenkara

Surnomme Tenkara no-Oni (le demon du tenkara), Masami Sakakibara est considere par beaucoup comme “le plus grand pecheur tenkara vivant”. C’est aussi le concepteur des celebres cannes Oni, fabriquees en petite serie, considerees comme la reference absolue par les puristes du monde entier.

Sakakibara a developpe son tenkara pendant plus de 35 ans, principalement dans la region de Mazegawa, au coeur des Alpes japonaises. Sa femme Kyoko Sakakibara joue un role central dans l’enseignement — c’est elle qui organise les visites, traduit (avec l’aide de Go Ishii ou Rocky Osaki), et accueille les pecheurs etrangers dans leur maison de campagne de 150 ans.

Sa philosophie : le casting parfait

Sakakibara est obsede par la mecanique du casting. Pour lui, tout commence et tout finit dans le geste. Il enseigne :

  • La biomecanique parfaite : eliminer toute tension parasite. Le bras travaille dans son axe naturel.
  • Le timing absolu : la canne charge en arriere, on attend une fraction de seconde de trop, on laisse l’energie revenir, et seulement alors on relache.
  • La canne souple : Sakakibara prefere les cannes plus full-flex (5:5) car elles obligent le casting parfait. Les cannes rigides “pardonnent” les erreurs et bloquent la progression.

Quand on lui demande “comment devient-on maitre tenkara au Japon ?“, sa reponse est devenue celebre :

« Il n’y a pas de regles pour devenir maitre tenkara. Tu explores, tu innoves, tu partages, tu recommences. »

Strangely enough, comme le note John Vetterli, Ishigaki repond exactement la meme chose : “Explore, innovate, share, repeat.”

Ce que vous pouvez apprendre de Sakakibara

  • L’obsession du geste. Apres des decennies, il continue d’analyser et de perfectionner son cast. Un pecheur n’a jamais fini d’apprendre.
  • L’humilite legendaire. Sakakibara est decrit comme “d’une humilite incroyable, sans ego, prompt a faire une blague.” Le sommet de la maitrise s’accompagne d’une douceur totale.
  • L’importance de la canne souple pour progresser. Si vous voulez devenir bon, achetez une 5:5.

Que faire de ce trio depuis le Quebec ?

Vous ne rencontrerez probablement jamais Sebata, Ishigaki ou Sakakibara en personne. Mais ces trois maitres ont laisse des traces accessibles depuis n’importe ou dans le monde :

  1. Pour Sebata : regardez les episodes “Sebata-san” sur le site Discover Tenkara et les videos YouTube. Lisez son autobiographie “Autobiography Of An Old Man And His Streams”. Adoptez l’esprit du genryu : explorez les sources des rivieres quebecoises, pas seulement les fosses connues.
  2. Pour Ishigaki : achetez Level Line Tenkara. Regardez ses videos pedagogiques sur YouTube (notamment la serie Weekly Sunday Fishing, vieille de 25 ans mais toujours d’or pur). Essayez un mois entier avec un seul kebari.
  3. Pour Sakakibara : abonnez-vous a sa chaine YouTube (Tenkara no-Oni). Etudiez ses videos de casting frame par frame. Achetez une canne plus souple que celle que vous avez maintenant.

Une note sur les autres maitres

Ces trois noms sont les plus connus en Occident, mais ils ne sont pas seuls. Il faut mentionner aussi Hiromichi Fuji (concepteur de cannes Nissin, pionnier du tenkara moderne, auteur de plusieurs livres), Eiji Yamakawa (Harima Tenkara Club, expert des lignes furled), et Keiichi Okushi (qui a beaucoup ecrit sur le tenkara japonais). Et au Quebec, notre propre ambassadrice Daniele Beaulieu — voix locale qui transmet a sa maniere depuis 2014.

La transmission continue. Et c’est peut-etre la le plus beau message du tenkara : la maitrise n’est pas un point d’arrivee, c’est une chaine. Quelqu’un a transmis a Sebata, Ishigaki et Sakakibara. Eux transmettent a Galhardo, Gaskell, Stewart, Beaulieu. Et a votre tour, un jour, vous transmettrez.

Explore. Innovate. Share. Repeat.

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